Alitalia vers le crash?
Publié le 03 avril 2008 à 15h07 par
C'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Air France-KLM a rompu les discussions de rapprochement avec Alitalia hier, jugeant inacceptables les conditions posées par les syndicats de la compagnie italienne. L'avenir du transporteur transalpin s'assombrit et ses salariés comptent désormais sur l'Etat pour sauver ce qui peut l'être...

Alitalia est devenue un argument de campagne en Italie. (Reuters)
En campant sur leurs positions face à Air France-KLM, les syndicats d'Alitalia ont-ils fait une bonne affaire? Hier soir, la compagnie française a préféré claquer la porte des négociations de rapprochement, après que l'intersyndicale lui eut soumis un ultime projet. Une proposition "qui s'inscrit dans un cadre totalement différent de celui auquel Air France-KLM s'est conformé depuis l'automne 2007", a regretté la compagnie franco-néerlandaise, qui en a conclut "que les conditions d'une poursuite des négociations n'étaient plus réunies". A cette annonce, le président d'Alitalia Maurizio Prato, le troisième en un an, a remis sa démission. Mais les représentants des salariés n'ont-ils pas sciemment présenté un plan qu'ils savaient inacceptable par Jean-Cyril Spinetta, le président d'Air France-KLM?
La question se pose inévitablement compte-tenu du tour politique qu'a pris le dossier. A dix jours des élections législatives transalpines, qui devraient consacrer le retour aux affaires de Silvio Berlusconi, les promesses électorales ont fleuri autour du symbole qu'est devenue la compagnie nationale. Le "condottiere" lui-même est monté plusieurs fois au créneau pour réclamer la fin des discussions avec Air France-KLM, choisie par le gouvernement de son adversaire Romano Prodi pour faire sortir Alitalia de l'ornière. Il a réclamé une solution italienne au problème et même avancé des noms pour un consortium de sauvetage, dont certains ont d'ores et déjà nié être intéressés. Du reste, aucun candidat transalpin ne s'est risqué, lors du processus d'enchères pour la reprise de la compagnie, à déposer un plan finalisé, même si plusieurs ont regardé le dossier. Le signe que personne, à part Air France-KLM, ne souhaitait prendre le risque de se lancer dans l'aventure.
"Un fleuron sain et compétitif"
Car Alitalia est encore plus faible désormais qu'elle ne l'était voici quelques mois, quand le gouvernement Prodi a sondé les candidats. Le transporteur perd plus d'1 million d'euros chaque jour et ne disposait fin février que de 180 millions d'euros de trésorerie et d'avances, ce qui lui permettrait théoriquement, selon le quotidien La Repubblica, de tenir jusqu'à la fin du mois de juin en l'absence d'événement contraire, comme une grève. Sur les huit derniers exercices, sept se sont soldés par un déficit dont les cinq derniers. Le Ministre des Finances Tommaso Padoa-Schioppa avait indiqué en début de semaine, alors que les négociations achoppaient déjà , que la seule alternative à la proposition d'Air France-KLM était une mise sous la protection de la loi des faillites, qui risquerait d'entraîner un plan plus sévère que celui présenté par le groupe de Jean-Cyril Spinetta. Luigi Angeletti, représentant du principal syndicat d'Alitalia, UIL, a de son côté affirmé ce matin à la télévision italienne que l'entreprise ne devait pas être mise en faillite avant les élections des 13 et 14 avril prochain, signe qu'il attend beaucoup du prochain gouvernement qui sera probablement élu.
Les réactions de la presse transalpine ce matin donnent une bonne idée du trouble qu'entraîne la nouvelle. "Alitalia dans le chaos", titre le Corriere della Serra, tandis que La Repubblica évoque le "Suicide d'un fleuron" en une. Silvio Berlusconi a poursuivi de son côté sa rhétorique initiale, jugeant l'offre d'Air France KLM "inacceptable et agressive" et assurant que des investisseurs italiens se tiennent prêts et laissant entendre qu'il y en a tellement que le problème n'est pas de les convaincre mais d'éviter d'en avoir trop. Le magnat ose ajouter que l'intérêt est d'autant plus grand que cela touche à la fierté "d'un fleuron sain et compétitif". Les syndicats espèrent désormais un sauvetage de la compagnie par l'Etat, puisqu'il semble impossible d'envisager un redressement opérationnel. Mais la perfusion accordée depuis plusieurs années par Rome est déjà dans le collimateur de Bruxelles, aussi apparaît-il bien compliqué d'organiser un financement public. Interrogé à la mi-journée sur ce point, un porte-parole du Commissaire Européen aux transports a estimé qu'il est "clair comme du cristal" que la compagnie "ne peut plus recevoir d'aide d'Etat".
Deux hypothèses demeurent
Alors quelles sont les alternatives? L'actuel gouvernement italien, qui vit sans doute ses derniers jours au pouvoir, a laissé entendre ce matin qu'il n'avait pas renoncé à faire revenir Jean-Cyril Spinetta à la table des négociations. Mais l'espoir reste mince. La compagnie allemande Lufthansa, qui avait un temps regardé le dossier, a confirmé ne plus être intéressée. Des rumeurs circulent sur un retour de l'Aeroflot, le transporteur russe, dans la course. Mais celui-ci avait renoncé à enchérir face à Air France-KLM il y a quelques mois et l'on voit mal l'Italie accepter la tutelle russe si elle l'a refusée à sa voisine française. Deux hypothèses demeurent donc. Soit l'Italie parvient à monter un consortium d'investisseurs prêts à reprendre le flambeau, mais celui-ci devra de toute façon procéder à une profonde restructuration de l'entreprise. Soit un sauvetage public est lancé, avec le risque de se mettre hors-la-loi vis-à -vis de Bruxelles.
Des précédents existent, à l'image d'Alstom ou de Bull en France, mais la situation opérationnelle d'Alitalia est telle (gros foyers de pertes, flotte vieillissante, perte de parts de marché, etc.) qu'un redressement semble compliqué sans le soutien d'un partenaire industriel. La presse italienne spécule sur une combinaison des deux solutions, qui aurait plus de chances de passer auprès du régulateur européen. Silvio Berlusconi pourrait ainsi relancer le scénario Air One, le concurrent d'Alitalia, qui avait beaucoup gesticulé il y a quelques mois sans finalement déposer de projet d'offre sur sa rivale. Avec le soutien de quelques banques transalpines, souvent créancières de la compagnie, Rome pourrait sans doute ficeler un projet dans les prochaines semaines. Reste à savoir s'il sera viable, ce que semblait garantir la proposition d'Air France-KLM...
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