Ces industriels qui nous soignent
Publié le 08 avril 2008 à 10h00 par
Tout sourire, Nathalie la nutritionniste interroge Simone, 74 ans, sur l'évolution de son poids et de son moral. Installée dans son petit appartement, Simone répond avec peine. En 2002, cette Parisienne a vaincu un cancer de la gorge mais elle a perdu la bataille de la parole et de l'alimentation. Elle ne peut même pas avaler une gorgée d'eau...

Nestlé, Danone, Pepsico..., ils s'invitent à l'hôpital pour faire de la nutrition médicale. (DR)
Avec au bout Novasource Magareal, une poche en plastique remplie d'un concentré de protéines, de vitamines et de fibres, qui apportent les 1.400 calories par jour nécessaires à la patiente. Sur le classeur de la nutritionniste, le nom de la société surprend: Nestlé Nutrition Homecare. Que fait Nestlé au chevet de Simone? Le groupe suisse s'exprime rarement sur son deuxième métier : la nutrition médicale, à mi-chemin entre nourriture et médicament. Les produits, généralement liquides, s'avalent ou sont administrés par sonde ou intraveineuse. Ils concernent des patients atteints de cancer, de la maladie d'Alzheimer, du sida, de myopathie ou de diabète, ainsi que les enfants allergiques au lait ou très affaiblis.
La nutrition médicale est un business bien plus rentable que l'alimentaire
Peu à peu, le corps médical intègre la nutrition dans le processus de guérison des malades. En France, le poste a coûté 500 millions d'euros à la Sécurité sociale pour l'année 2007. Le professeur Jean-Claude Melchior, président du Comité de liaison en alimentation et nutrition (Clan) des hôpitaux de Paris, le reconnaît: "47 par an. Jusqu'à présent, ce secteur était la chasse gardée des laboratoires médicaux comme l'américain Abbott. Mais la course aux médicaments coûte cher. Les groupes pharmaceutiques cèdent donc leur activité de nutrition médicale à prix d'or pour développer de nouvelles molécules sur d'autres terrains.
C'est le cas aujourd'hui de l'américain Bristol-Myers Squibb, qui met en vente sa filiale Mead Johnson pour un prix estimé entre 4,4 et 5,7 milliards d'euros. Mead Johnson a notamment mis au point une gamme de lait infantile adaptée aux bébés atteints de maladies génétiques graves. Malgré le prix de cession astronomique, Pepsico, Nestlé, Kraft et même Heinz seraient sur les rangs des acquéreurs. Le gotha des grands "épiciers" mondiaux. La banque ABN Amro a même jugé Danone bien placé pour remporter le deal à condition de céder son pôle eau (Evian, Volvic...)!
Certains des géants de l'agroalimentaire pour la nutrition médicale sont prêts à payer des fortunes pour ouvrir les portes de l'hôpital. Nestlé fut le premier à mettre un pactole sur la table. Fin 2006, le groupe de Vevey s'est offert une partie de la branche nutrition de Novartis pour 1,9 milliard d'euros. Le ticket d'entrée, équivalant à 28 fois le résultat d'exploitation de Novartis, avait été jugé énorme par les analystes. Ils oubliaient que la nutrition médicale est un business bien plus rentable que l'alimentaire. En juillet 2007, à son tour, Franck Riboud sort son chéquier. Il offre 12,3 milliards d'euros pour acheter le hollandais Numico, un des leaders mondiaux de la nutrition médicale. Le montant à payer, selon le patron de Danone, pour réussir "une mission unique : apporter la santé par l'alimentation au plus grand nombre".
Fabricants et pharmaciens négocient avec le ministère de la Santé
Bien entendu, les industriels s'achètent avant tout une image santé. Accusés de gaver les consommateurs de sucre, de sel et de matières grasses, ils misent sur les aliments fonctionnels, bien plus nobles. Selon une étude de Goldman Sachs effectuée en 2007, 40% des nouveaux produits lancés par Danone présentaient des "allégations santé". La recherche en nutrition médicale est aussi très précieuse pour innover dans les rayons des magasins. Pour preuve, Danone développe des synergies entre les scientifiques maison et ceux de sa nouvelle filiale. "130 chercheurs travaillent dans le laboratoire Numico en Hollande, témoigne Flemming Morgan, président de la division Nutrition Clinique de Numico. Les deux organisations ne fusionneront pas. En revanche, les experts échangent des connaissances complémentaires. Ceux de Numico sont experts en immunologie, neurologie, prébiotiques et gastro-entérologie. Ceux de Danone connaissent bien les probiotiques."
A terme, l'enjeu consiste à sortir la nutrition médicale du ghetto de l'hôpital. En France, fabricants et pharmaciens négocient actuellement avec le ministère de la Santé. Ils souhaitent que leurs produits soient aussi prescrits à des individus valides mais considérés comme dénutris. Tels certains seniors qui s'alimentent mal sans souffrir de pathologies graves. Une population bien plus vaste que les personnes hospitalisées serait alors concernée. Obligé de serrer les budgets de l'assurance-maladie, le ministère de la Santé souhaite que le "patient consommateur" paie une partie du produit. Jusqu'à présent, les malades bénéficiaient d'un régime de remboursement quasi intégral.
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