Bashung a ému les Francos
Publié le 13 juillet 2008 à 16h06 par
Les Francofolies sont bénies des cieux. Certes, la pluie s'est invité sur le port de La Rochelle ; mais avec tact, aux heures creuses du festival, principalement le vendredi matin et tard dans la nuit, sur les coups de quatre heures du matin, après "La Fête à Cali" venue conclure la soirée d'ouverture de la manifestation phare de la région Poitou-Charentes.

Alain Bashung aux Francofolies vendredi soir. (Maxppp)
Samedi, Gérard Pont, responsable de la programmation musicale, affichait sa sérénité: météo clémente et affluence des grands jours. Car cette 24eme édition des Francos est en passe de battre le record historique de l'année 2007. "Nous avions terminé la précédente édition avec 70000 spectateurs. Nous la débutons avec autant de festivaliers".
Une politique de prix attractive (29 euros pour une journée de cinq concerts), la convivialité du site et la qualité de la programmation, à la fois populaire et exigeante, partagée entre grosses locomotives (Cali, Lavilliers) et jeunes talents (le prometteur Ludo Pin, Alister, Maya Barsony...) expliquent le succès des Francos, festival dédié à la promotion de la chanson francophone dans toute sa diversité: chanson rock (Catherine Ringer), variété à gog (Christophe Maé, La Tortue, Vanessa Paradis), chanson inclassable (Camille), un pincée de hip-hop (les Svinkels et James Deano), mais aussi musique africaine (Amadou et Mariam) et même pop avec la superstar franco-anglaise Mika – "une petite entorse à la ligne éditoriale", convient Gérard Pont... De quoi satisfaire tous les publics et toutes les humeurs. Même les plus consensuelles comme la journée de dimanche avec un hommage à Claude François, Christophe Maé, Matmatah... "Je n'ai aucun snobisme, poursuit Pont. On peut aimer Christophe Maé et les Clash." Il confie trois petits regrets: Manu Chao, Etienne Daho et MC Solaar.
Samedi soir, "les musiques du monde" étaient à l'honneur. Sur l'esplanade Saint-Jean D'acre inondée de soleil, plus de 10000 festivaliers ont vibré avec Amadou et Mariam. L'occasion pour le couple aveugle du Mali, auteur du tube Un dimanche à Bamako, de présenter quelques chansons de leur prochain album enregistré avec une poignée d'invités prestigieux dont M et Damon Albarn (Blur) – sortie prévue pour octobre. Un peu plus tôt, Le Grand Théâtre plongé dans la pénombre brillait de milles téléphones portables allumés à la demande de Stephan Eicher pour filmer ses "conneries" - dixit l'intéressé. Le chanteur suisse aura livré une relecture originale de son répertoire. Un concert visuellement (ombres chinoises) et musicalement ambitieux (programmation électronique, acoustique...) donné sur une scène en noir et blanc transformée en studio-photo.
"Un petit tour du monde"
Retour sur l'esplanade noire de monde. Il est 21h30 et Bernard Lavilliers offre "un petit tour du monde" au public avec un répertoire aux humeurs voyageuses entre reggae et funk US (Killer) - tirés de son dernier album Samedi Soir A Beyrouth - mais aussi chanson accordéon, musique brésilienne et salsa... Des destinations moins exotiques aussi avec Les mains d'or où le fils de sidérurgistes stéphanois chante le dur labeur de la classe ouvrière. Sans oublier le poignant, Petit, adressé à un enfant soldat. Lavilliers est un compagnon de la première heure du festival. Sur scène, il rendra d'ailleurs hommage à Jean-Louis Foulquier, créateur des Francos toujours visible dans les allées backstages et les ruelles pavées de La Rochelle. "Les Francos, c'est comme la fête de la musique mais sur six jours, le public est jeune et familial. Et puis c'est un lieu chargé d'histoire, un ancien port de pirates, de corsaires et de marchands d'esclaves devenu une tranquille station balnéaire, sauf le temps des Francos", souligne Bernard Lavilliers qui en est au moins à sa huitième manifestation.
Epaulé par une groupe impeccable de précision et de groove, il aura pris un plaisir évident à jouer "sous la voute céleste au coucher du soleil". Mais après un finish épique aux tambours africains, il se verra refuser une dernière chanson en rappel par les organisateurs. Intolérable pour Lavilliers. Pareille indélicatesse ne se serait jamais produite sous l'ère Foulquier. Plongé dans une colère noire, il s'enferme dans sa loge. On le retrouvera en fin de soirée aux côtés de la star ivoirienne du reggae Tiken Jah Fakoly pour une chanson dédiée aux travailleurs sans-papiers, Questions de Peau. Un thème abordé la veille par Cali avec véhémence: "M. Hortefeux, M. le président, la jeunesse de France ne vous laissera pas faire ce que vous voulez", lança le chanteur devant 12000 spectateurs poings levés. Sa "fête" n'aura malheureusement pas tenu toutes ses promesses. Généreuse et énergique avec ses hymnes fédérateurs, mais aussi trop poussive. Il faut le voir danser un slow avec une fan en soutien-gorge totalement liquéfiée pour finir allongée sur elle. Le gigantisme du lieu stimule sans doute sa propension naturelle à en faire des tonnes, mais ce soir là , le charme a comme un goût de déjà vu, de pilotage automatique. On passe sur les invités: Mahtias Malzieu, Olivia Ruiz pour un duo. Et DJ Zebra, l'as du bootleg venu mixer Seven Nation Army, prometteuses mais anecdotiques car insuffisamment préparées.
Juste avant, les Dionysos confirmaient leur statut incontesté de meilleur groupe rock scénique avec une prestation d'une intensité et d'une inventivité époustouflante. Sur scène, trois horloges aux aiguilles folles symbolisent la thématique de La mécanique du coeur, un concept album choral tiré du roman de Mathias Malzieu, chanteur du quintet de Valence et prochainement adapté au cinéma pas Luc Besson. Un conte à la Tim Burton sur le drame d'un jeune homme doté d'une horloge à la place du coeur. S'il tombe amoureux, il meurt. Véritable zébulon rock monté sur ressorts, Mathias Malzieu offre un show électrique, épaulé par ses complices et une section de cuivre en renfort. Et en bon disciple d'Iggy Pop, il finira avec son rituel du stage diving ; soit un plongeon dans le public pour se faire littéralement porté par une mer de bras levés jusqu'à l'autre bout de la scène.
"Merci"
Dédiée à la chanson rock ; la soirée inaugurale du vendredi soir présentait une affiche séduisante entre jeunes pousses (Fred, B.B.Brunes), talents confirmés (Dionysos, donc) et vétérans (Bashung). Pour leur premier grand festival, les B.B Brunes - 19 ans de moyenne d'âge et un premier album écoulé à 200000 exemplaires - ont rempli le contrat avec panache. Ces rockers biberonnés aux riffs des Libertines et des Strokes ont fait sensation avec leur rock sans prétention, carré, efficace à défaut d'être d'une grande originalité. Le public apprécie, surtout les minettes serrées aux premiers rangs. Changement d'ambiance à la tombée de la nuit avec l'arrivée d'Alain Bashung. Dans la journée, son entourage le disait "malade et fatigué" à cause d'une otite. Epaulé par un groupe impeccable (guitare, basse, batterie, violoncelle), il va captiver l'audience par la beauté radicale de son tour de chant. L'état de santé du chanteur - il soigne un cancer du poumon - accroit la charge émotionnelle ambiante. Sa voix spectrale impose un silence quasi-religieux. Son jeu de scène minimaliste fascine. Le plus souvent statique devant une table avec un verre d'eau et ses harmonicas soigneusement alignés, il dessine des courbes imaginaires d'un mouvement de main gracieux, accompagne la musique d'une gestuelle figée ou en apesanteur.
Sur scène, l'artiste n'est pas vraiment du genre bavard. Un "merci" sincère entre chaque morceau. Il se montrera plus loquace par la suite, pour présenter ses musiciens et rendra un hommage appuyé et malicieux à "Toto", l'accordeur attitré de ses guitares. Durant plus d'une heure, Alain Bashung reprend les titres de son dernier album, Bleu Pétrole dont le superbe Je tuerais la pianiste, méditation sur le métier d'artiste comme sacerdoce. Sans oublier une poignée de classiques: Venus et son banjo bucolique, Madame Rêve dans l'épure d'un violoncelle mélancolique, Osez Joséphine, introduit par le premier couplet de Blowin in the Wind de Bob Dylan. Et en final, une reprise chantée en solo des Moddy Blues – Night in white satin - avec son refrain, "I Love You". Comme une déclaration au public. A l'arrivée une ovation pleine de ferveur et de respect. Et un artiste au fait de son art qui peine à quitter la scène. Derrière ses lunettes noires, on pouvait deviner ses yeux briller d'émotion.
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