Richard Serra, artiste fer-play
Publié le 06 mai 2008 à 14h00 par
Un an après Anselm Kiefer, c'est au tour de l'Américain Richard Serra d'investir le Grand Palais pour une exposition monumentale. Il y présente Promenade, oeuvre originale créée pour l'occasion par cet artiste majeur, dont les sculptures offrent une expérience physique unique. Il raconte au la genèse du projet mais parle aussi politique, culturelle et américaine.

Richard Serra a installé sa Promenade au Grand Palais. (Raphaël GAILLARDE/Gamma)
C'est l'un des événements artistiques les plus attendus de la saison. Mercredi, le Grand Palais accueille la deuxième édition de Monumenta, inaugurée par Anselm Kiefer l'an dernier. Cette fois, le ministère de la Culture a proposé à l'Américain Richard Serra de se confronter aux 13 500 m² de la nef du bâtiment en créant une oeuvre originale. L'occasion de découvrir un artiste majeur. L'un de ceux qui ont bouleversé le rapport du spectateur à la sculpture.
Né à San Francisco en 1939, éduqué dans les meilleures universités (Berkeley, Yale), Serra a commencé par travailler le cuir, le caoutchouc ou le néon dans un souci constant de prendre en compte la matière et l'espace alentour. Et plus encore lorsqu'il opte définitivement pour l'acier à la fin des sixties. Il édicte alors une liste de verbes – "enrouler, appuyer, couper, plier, empiler" – en guise de programme pour ses sculptures. De quoi lui inspirer des oeuvres de plus en plus monumentales, disposées aux quatre coins du monde, chez des particuliers, dans des lieux publics ou dans les musées.
Difficile de décrire ces installations. Car les sculptures de Serra ne se regardent pas, elles se vivent. "Quand on voit l'une de mes pièces, on ne retient pas un objet mais une expérience", explique-t-il. Celle de se déplacer, de tourner autour des oeuvres, de se confronter à leur gigantisme, à leur matière, à l'espace autour qui, comme le corps du spectateur, prend soudain une tout autre échelle. Une dimension inédite.
Pour l'heure, l'homme reçoit en jean, sweat-shirt à capuche, baskets, un bonnet noir recouvrant sa tête picassienne. Son regard fixe les cinq plaques de 17 mètres de long, 4 mètres de large, pesant chacune 75 tonnes. Plantées au sol du Grand Palais, tour à tour bouquet d'acier, paroi infranchissable ou échelle pour les étoiles, toutes tutoient les cimes de la verrière et ouvrent le ciel, tandis que l'armature du bâtiment fait danser son ombre sur l'acier rouillé.
Un pas en avant, et voilà l'ensemble, légèrement incliné, qui semble se pencher vers nous. Un pas en arrière, il se fige alors que la nef s'étale de tout son long. Un autre sur le côté, des trouées apparaissent. Et l'on fait soudain corps avec cette oeuvre aérienne, épurée et poétique joliment baptisée Promenade. Serra donne des indications sur la taille, l'inclinaison ou la manière dont il a disposé ces plaques, répond patiemment à toutes nos questions. Mais n'impose aucun circuit, aucun plan pour appréhender son oeuvre grandiose. Rencontre.
Que représente Paris à vos yeux?
Beaucoup. C'est ici que j'ai réellement découvert le potentiel de la sculpture. J'avais commencé à dessiner à l'âge de 4 ans. Pour m'encourager, ma mère me présentait toujours en disant: "Voici mon fils Richard, l'artiste." Mais seule la peinture et le dessin m'intéressaient. Jusqu'à ce que je vienne à Paris au début des années 1960 et découvre le studio de Brancusi. Pour le jeune étudiant en art de Yale que j'étais, Brancusi représentait une véritable encyclopédie dont l'oeuvre ouvrait la porte à une multitude de possibilités. Et puis à Paris, il y avait aussi Giacometti. Je passais des heures à l'observer à la Coupole, tel une groupie.
En quoi Promenade, l'installation réalisée pour le Grand Palais, est-elle un défi?
Le Grand Palais est l'un des plus grands espaces d'exposition au monde. Je ne pense pas qu'il en existe d'autres à pareille échelle, profondeur ou luminosité. On a d'ailleurs l'impression d'être au coeur d'un bâtiment sans murs car il y a, ici, une transparence unique. Le vrai défi consistait donc à trouver l'échelle la plus juste de manière à ce que la tension créée par mon installation au sein de cette architecture permette au public de découvrir les lieux sous un autre jour.
Comment avez-vous procédé?
J'ai compris qu'il me fallait travailler sur la verticalité avec des plaques dressées vers la verrière du Grand Palais. Plutôt que de les centrer, j'ai préféré utiliser l'axe transversal du bâtiment et les incliner en fonction de cet axe. De loin, la sculpture semble statique. Mais si vous vous en approchez, vous avez l'impression qu'elle se penche vers vous. Tout dépend de la position dans laquelle vous vous trouvez. Au final, l'oeuvre offre au public une expérience individuelle, mais aussi collective puisqu'elle est installée dans un lieu public. D'où l'idée de Promenade.
Vous dites toujours que vos sculptures ne sont pas des objets.
Ce qui compte, ce n'est pas ce que vous voyez, mais ce que vous ressentez en vous confrontant à elles. Il n'est d'ailleurs pas besoin de connaître l'histoire de l'art ou de la sculpture pour apprécier mon travail.
Vous rédigez un contrat juridique pour chacune de vos sculptures. Qu'est-ce qui vous a amené à faire cela?
Mes relations avec le gouvernement américain. Les autorités de mon pays m'avaient passé commande d'une oeuvre. Mais à peine cette pièce, Tilted Arc, a-t-elle été érigée à Manhattan en 1981 que le gouvernement est revenu sur sa décision pour finalement la détruire. Cela ne s'était encore jamais vu dans l'histoire de la commande publique américaine. Cette destruction, survenue sous mandature républicaine, a non seulement permis de démanteler la politique artistique et architecturale alors en vigueur, mais aussi de créer un précédent. Pour les autorités de mon pays, les droits gouvernementaux sont supérieurs aux droits individuels ou aux droits d'auteur.
Vous n'avez jamais caché votre opposition à George Bush et votre soutien aux démocrates. Comment voyez-vous les prochaines élections?
Clara, ma femme, et moi avons rencontré Barack Obama. Nous le soutenons et nous espérons qu'il battra John McCain aux prochaines élections. L'Amérique est actuellement dans une situation tragique. Obama représente un potentiel de changement jamais égalé auparavant. Sa victoire transformerait mes compatriotes mais aussi l'opinion que l'on a de nous à l'étranger. Pour ce qui est de son adversaire au sein du parti démocrate, disons que la seule chose qui intéresse Hillary, c'est Hillary. Elle instrumentalise la question du racisme – qu'elle a ramené sur le devant de la scène – et elle essaye de dresser le vote Noir contre le vote Blanc. Cela nous met très en colère.
Une question plus légère pour finir. Quelle est votre promenade préférée à Paris?
Aujourd'hui, je dirai que c'est celle qui me conduit de mon hôtel, rue de Rivoli, au Grand Palais. Je passe par les Tuileries, ce qui me permet de revoir Clara-Clara, une sculpture réalisée et présentée dans ce jardin en 1983. Je ne pensais pas qu'on l'y réinstallerait. J'en suis d'autant plus heureux qu'elle est très différente de Promenade.
, av. du Président- Churchill, Paris (8e). Ouvert les lun. et mer. de 10 h à 19 h, et du jeu. au dim. de 10 h à 23 h. Tél.: 01 44 13 17 17. www.monumenta.com. Du 7 mai au 15 juin.
Catalogue: coédition Cnap/Centre Pompidou, 10 €. DVD coproduction Cnap/Centre Pompidou, Carson Prod, 18 €. De nombreux ateliers, débats, conférences, projections de films, spectacles sont organisés en parallèle.
A voir également: Path and Edges, exposition des dernières estampes de Richard Serra, galerie Lelong, 13, rue de Téhéran, Paris (8e). Tél.: 01 45 63 13 19.
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