Viens chez moi, j'habite avec des copains
Publié le 27 mai 2008 à 13h30 par
Mai 68 est mort, vive les années qui ont suivi ! Le dessinateur Hervé Tanquerelle nous offre les souvenirs de son beau-père, Yann Benoît, fondateur d'une communauté en 1972. Loin des slogans et des fantasmes générés par ce mode de vie, les pages de ce livre à deux voix défilent sans nostalgie : ce n'était pas mieux avant, c'était bien pendant...

La communauté, une BD alternant entretiens et flashbacks traités au lavis. (DR)
Le mois de mai 2008 tire à sa fin et nous allons peut-être pouvoir en finir avec les commémorations de Mai 68. Pour, non pas nous demander ce qui reste aujourd'hui de ces événements et si l'héritage mérite la liquidation, mais pour nous interroger sur ce que les acteurs de l'époque ont bien pu faire des années qui ont suivi. C'est-à-dire, une fois la fin de la récré sifflée par mongénéral et que chacun, comme le chantait Nougaro, [fut] rentré chez son automobile.
Si la masse est retournée à l'usine et si les plus arrivistes sont devenus patrons de journaux, quelques-uns (les plus fous?, les plus réalistes?) ont fondé des communautés. Yann Benoît est l'un d'entre eux. Jeune étudiant, fils de bourgeois en fin de patrimoine, pas plus politisé que ça, Yann suit Mai 68 depuis la fac de Nantes. Quand le chahut se termine, il reste dans la bouche une saveur aigre-douce: "La révolution a été complètement récupérée et trahie par l'alliance du Parti communiste et de la droite. Nous n'étions pas assez militants pour aller à l'usine et tenter de changer les choses de l'intérieur comme le faisaient certains militants trotskistes ni pour retourner à la fac comme si rien ne s'était passé ; on avait d'autres envies".
1972. Yann Benoît et sa bande de potes souhaitent s'installer à la campagne avec femmes et enfants. Ils achètent une ancienne minoterie abandonnée, un espace gigantesque où les lieux communs peuvent côtoyer les espaces privés réservés aux couples et aux familles. C'est cette minoterie qui engendre l'idée de communauté et offre la possibilité de la mettre immédiatement en pratique. Une communauté pensée et organisée autour du travail en commun mais sans patron ni autre contrainte que l'autosuffisance. Yann et ses compagnons ne remettent pas en cause l'ordre social (la cellule familiale est préservée de toute intrusion) mais refusent la société de consommation offerte aux Français par l'abondance des Trente glorieuses finissantes.
Ni sexe, ni drogues, ni rock n' roll
D'immenses travaux de rénovations permettent aux premiers habitants de s'installer, vite rejoints par d'autres. L'atelier de sérigraphie familial où travaillait Yann est déménagé dans un hangar de la minoterie: ce sera le pivot de la vie économique de la communauté. Les salaires extérieurs de certains des membres rejoignent la caisse commune qui finance la vie du groupe. Les trois hectares de terrain permettent une agriculture assez proche de celle pratiquée par leurs voisins paysans. Des poulets, plein de lapins et des cochons qu'on saigne en famille.
C'est dans le déroulé de cet apprentissage du retour à la terre que Yann Tanquerelle livre ses meilleures pages. Sans jamais perdre le fil de son récit, le dessinateur nous offre des tranches d'humour à mesure qu'on taille dans le gras du cochon ou qu'on liquide les lapins à la chaîne, un coup de bâton derrière le cou.
Yann confesse le manque d'expérience et le péché d'orgueil de la communauté: "C'était comme les travaux, je crois qu'on voulait tout faire nous-mêmes. Mais on s'est vite aperçu que pour les bêtes, c'était plus compliqué. On en avait de plus en plus, il fallait qu'on apprenne à tuer". Et les quinze pages que durent l'abattage du cochon, pour qui n'a jamais vécu à la campagne, semblent tout droit sortie du moyen âge.
Cette vie en bonne entente avec les paysans locaux (un peu méfiants au début tout de même) est basée sur un respect mutuel qu'il a fallu gagner à coup de verres sifflés, direct au tonneau, dans la cave des fermes. Ça tombait bien, Yann Benoît et ses potes sont plus "pinard" que "pétard" et leur engagement dans l'équipe locale de foot (seule activité culturelle de la commune) où ils savent mettre la semelle quand il faut, finit de les intégrer au monde rural. Pas plus adeptes de l'amour libre que des cigarettes qui font rire, les membres de la communauté font de la valeur "travail" une philosophie et un but de vie. Ce qui les met à l'abri des glandeurs de passage. C'est la volonté de vivre ensemble qui cimentait le groupe et pas la volonté de vivre à part, ce qui change tout. "L'utopie, ça réduit à cuisson, c'est pour ça qu'il en faut énormément au départ". La phrase de Gébé, inscrite en page de garde de La communauté, peut-être prise pour ce qu'elle est: une boutade. Dans ce livre exemplaire, Tanquerelle et son beau-père nous font revivre une expérience humaine qui n'avait rien d'une utopie.
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