Pascal Lamy: "Le danger d'un retour au protectionnisme"
Publié le 17 février 2008 à 11h00 par
L'année 2008 peut-elle être celle d'un accord, malgré un contexte économique difficile? Lancées en 2001, les négociations sur la libéralisation du commerce mondial se sont enlisées à cause du différend Nord-Sud portant sur l'agriculture. Un compromis pourrait pourtant doper la croissance mondiale, estime le Français Pascal Lamy, directeur général de l'Organisation mondiale du commerce.

Pour le directeur de l'OMC, la mondialisation permet d'amortir la crise américaine. (Reuters)
Après la crise de l'immobilier aux Etats-Unis, les prévisions économiques sont plutôt alarmistes. Y a-t-il un vrai danger de récession mondiale?
Il y a un risque de récession aux Etats-Unis qui, pour l'instant, n'est pas matérialisé. Il y aurait, si tel était le cas, un impact sur le reste de l'économie mondiale, ne serait-ce que parce que l'Europe, l'Asie, l'Amérique latine commercent beaucoup avec les Etats-Unis. Est-ce que cela suffit à prévoir un ralentissement? Cela n'est pas sûr non plus. L'économie internationale d'aujourd'hui est plus diversifiée qu'il y a vingt ans. Il y a des raisons de penser qu'il existe un certain découplage entre la conjoncture américaine et le reste du monde.
Selon vous, nous sommes entrés dans une phase où une récession, aux Etats-Unis, aurait moins de chance d'affecter les autres économies de la planète?
Sans doute. Prenez la croissance des économies chinoise et indienne, il y a potentiellement dans ces pays 250 à 300 millions de consommateurs dont le pouvoir d'achat est équivalant à celui d'une partie de la population américaine. Si l'Inde et la Chine continuent à se développer avec une croissance de l'ordre de 10 de croissance de plus ou de moins de l'économie américaine n'a plus l'importance que cela avait auparavant. Après, il y a les anticipations, les effets sur les investissements et les marchés de valeurs financières, et là , nous sommes dans des turbulences qui sont très difficiles à prévoir.
Pour que cette dynamique asiatique fasse tout son effet, il faut que les pays occidentaux ne cèdent pas à la tentation du protectionnisme...
Il y a un danger de retour au protectionnisme. Cette tentation a toujours été là , et on y a plus ou moins cédé selon les phases de l'histoire. Une réaction de mesures protectionnistes en chaîne serait d'autant plus dommageable que nous sommes plus interdépendants. Mais la force de la mondialisation entraîne des peurs dans l'opinion publique, notamment pour la sauvegarde des emplois, et quel que soit le plaidoyer rationnel que l'on puisse faire en faveur d'une économie ouverte, le commerce international sert assez vite de bouc émissaire. C'est une erreur technique mais une réalité politique, et il faut en tenir compte. Ce qui est sûr, pourtant, c'est que davantage de division internationale du travail créé, au bout du compte, plus de travail globalement.
Les accords actuellement en négociation à l'OMC vont-ils aboutir? Et en quoi permettraient-ils de dynamiser l'économie mondiale?
Compte tenu des circonstances politiques et de l'état de maturation technique de la négociation, il est possible de boucler l'ensemble de la négociation avant la fin 2008. Ce qui suppose qu'un pas important soit franchi aux alentours de Pâques sur un certain nombre de sujets, comme les subventions agricoles, les droits de douane industriels et les droits de douane agricoles... C'est faisable. Dans le contexte économique actuel, c'est évidemment plus important car cela donne un signal. Dans la mesure où, pour l'instant, une partie de la croissance mondiale dépend de la vigueur des économies des pays émergents, il faut que ceux-ci puissent exprimer leurs avantages comparatifs et leur capacité de croissance. Cela suppose donc qu'un certain nombre de leurs revendications, notamment en matière agricole, soient satisfaites. Il y a ainsi une coïncidence, peut-être propice, entre les turbulences actuelles et le fait que ces pays ont droit à un poids plus fort autour de la table où se négocient les règles du commerce international.
Voulez-vous dire que la menace d'une récession devrait pousser Européens et Américains à accepter ce qu'ils ont longtemps refusé, sur la
réduction des subventions agricoles par exemple?
Je le crois. Mais ils ne le feront qu'en contrepartie d'une ouverture des marchés, dans l'industrie et les services, dans des pays comme la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Indonésie ou l'Afrique du Sud.
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