Total cristallise la grogne
Publié le 04 juin 2008 à 12h37 par
Le pétrolier pourrait être amené à mettre la main à la poche prochainement pour aider les ménages les plus fragiles à faire face à la hausse de la facture de l'or noir. Que les actionnaires se rassurent, la contribution devrait s'avérer aisément gérable. Mais les gouvernements vont sans doute réfléchir aux moyens d'accroître la contribution des compagnies à l'effort sur le prix du pétrole raffiné...

Depuis lundi, routiers et taxis bloquent la raffineries Total de La Mède, près de Marseille. (Reuters)
La flambée du prix du carburant, qu'elle soit due à l'obsolescence de l'appareil de production et de transformation pétrolière, à la demande galopante de la Chine ou à la constitution d'une bulle spéculative, est une réalité avec laquelle toutes les économies mondiales doivent désormais composer. Malgré un baril d'or noir qui a baissé de plus de 10 dollars depuis ses sommets à 135$ en mai, la tendance n'est pas à l'optimisme et tous les acteurs économiques se préparent à vivre avec un pétrole durablement cher.
En France, les mouvements de grogne, qui ont débuté en ordre dispersé au sein de plusieurs corporations, sont en voie d'unification et tendent à trouver en Total, le géant pétrolier hexagonal, un bouc émissaire valable. Evidemment, le groupe de Christophe de Margerie ne peut être accablé de tous les maux économiques actuels de la terre, mais avec 13,2 milliards d'euros de bénéfice net annuel sur l'année 2007, un exercice pourtant marqué par une crise financière majeure, l'entreprise s'en tire plutôt très bien. Si l'on ajoute que Total a accumulé plus de 55 milliards d'euros de profits sur les cinq derniers exercices, on peut comprendre que le groupe pétrolier fait actuellement une bien belle cible.
"Il faut que les pétroliers fassent un effort"
La classe politique s'empare d'ailleurs du symbole, à l'image du Ministre du budget Eric Woerth qui a appelé hier sur Canal+ à ce que "les sociétés pétrolières contribuent plus qu'elles ne l'ont fait l'an dernier". "Il faut que les pétroliers fassent un effort", a-t-il ajouté, évoquant en particulier la "prime à la cuve". Cette aide au chauffage au fioul concerne la résidence principale des ménages non imposables. L'année dernière, Total avait versé 105 millions d'euros "d'abondement" en faveur du dispositif, qui garantit une aide exceptionnelle de 150 euros par ménage.
Le secrétaire d'Etat à l'Industrie et à la Consommation, Luc Chatel, veut de son côté que "la hausse de l'aide à la cuve puisse être financée par un prélèvement sur Total". La compagnie pétrolière pourrait ainsi porter sa participation dans la fourchette 104 à 200 millions d'euros pour permettre au gouvernement d'accroître d'un tiers, à 200 euros, le montant de l'aide prévue pour la prochaine campagne hivernale. Une porte-parole de Total a cependant indiqué à l'agence Reuters que "rien n'a été discuté" pour l'heure en ce qui concerne les mesures prises pour la fin d'année. Mais cette mesure, pour importante qu'elle est à l'échelle des ménages concernés, ne représente qu'une goutte de pétrole dans la problématique que représente l'omniprésence économique d'un or noir cher.
Car la marge de manoeuvre de la classe politique vis-à-vis du baril apparaît ténue, hormis l'éternel débat concernant la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP), élément capital du budget national et local. Mais cette taxe sur les volumes voit son poids dans le prix du combustible se réduire à mesure que les cours montent. Il se murmure même que la baisse de la consommation liée à la flambée des cours pourrait faire reculer les recettes de l'Etat, qui bénéficie cependant en contrepartie de gains additionnels via la TVA, qui, elle profite de la hausse des cours. Nicolas Sarkozy a bien tenté une offensive auprès des partenaires européens, mais il a été poliment et fermement éconduit. Le président français proposait notamment la création d'un fonds d'aide aux professions les plus exposées financé sur recettes fiscales et le plafonnement de la TVA sur les produits pétroliers.
En revanche, l'Eurogroupe (qui réunit les Ministres de l'Economie de l'Union) s'est montré moins catégorique sur la suggestion française de mettre davantage à contribution les compagnies pétrolières qui, on l'a vu, affichent des comptes florissants. Jean-Claude Juncker, qui préside le groupe, s'est même dit favorable à l'inscription de la question pétrolière à l'ordre du jour du prochain G7. La Ministre française de l'Economie Christine Lagarde a d'ores et déjà fait savoir qu'elle avait demandé à l'hôte du prochain Sommet, son homologue japonais, d'aborder la question.
En attendant, les mouvements de blocage se multiplient dans l'hexagone pour protester contre cette situation. Ports bloqués par les pêcheurs, raffineries encerclées par les routiers, manifestations d'agriculteurs, "opérations escargot" des chauffeurs de taxi... La colère monte et le groupe Total a même été expressément visé par une de ces "opérations escargot" hier, qui s'est déroulée jusqu'aux abords du siège du groupe dans le quartier d'affaires de La Défense aux portes de Paris. Pour l'heure, Nicolas Sarkozy a promis d'affecter l'équivalent des gains supplémentaires réalisés au premier trimestre via la TVA pétrolière, grâce à la hausse des prix, aux catégories les plus touchées par la crise.
Cela équivaudrait à près de 170 millions d'euros trimestriels, du moins dans les conditions actuelles. Dominique Bussereau, le secrétaire d'Etat aux Transports, a de son côté prévu de dévoiler d'ici la fin de la semaine des "mesures conjoncturelles" pour soutenir spécifiquement le secteur routier, selon son intervention sur i-Télé mercredi matin. Il accueille aujourd'hui même les deux principaux syndicats du transport routier pour faire le point. Mais hors les professionnels qui pourraient rapidement obtenir un coup de pouce, il semble difficile d'envisager à court terme des mesures propres à alléger la facture de tout-un-chacun. Nos passages à la pompe risquent de rester douloureux encore un moment...
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