Fakoly:"Changer de politique agricole"
Publié le 13 juin 2008 à 18h45 par
Alors que les émeutes de la faim et la crise alimentaire mondiale font l'actualité, les organisations Peuples solidaires et ActionAid lancent à Paris la campagne mondiale "FaimZERO". Soutenues par les chanteurs Tiken Jah Fakoly et Didier Awadi, elles lancent un appel citoyen pour sauver l'Afrique, à quelques semaines de la présidence française de l'Union européenne.

Le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly s'engage dans la lutte contre la faim en Afrique. (Reuters)
L'Afrique a faim. Pour les promoteurs de la campagne FaimZERO (HungerFREE en anglais), lancée l'an dernier dans plus de 20 pays à travers le monde, il est nécessaire de dépasser le constat et de mettre en place de véritables politiques capables de résoudre l'enjeu crucial de l'alimentation des populations africaines. ActionAid et Peuples solidaires entendent faire pression sur les gouvernements afin qu'ils respectent leurs engagements dans le cadre des objectifs du millénaire (ODM) de réduire la faim de moitié d'ici 2015. LeJDD.fr a rencontré à Paris les deux parrains de la campagne FaimZERO, Tiken Jah Fakoly et Didier Awadi.
Quelles sont les raisons de votre engagement dans cette campagne?
Tiken Jah Fakoly: Je fais du reggae, qui a toujours été la musique des sans-voix. Alors que la crise alimentaire mondiale fait rage, c'est simplement la mission du reggae d'aborder cette question.
Didier Awadi: Je ne fais que mon devoir. Lutter aux côtés de FaimZERO est pour moi logique. Je voulais avoir accès à une véritable information scientifique sur la crise, afin de comprendre pourquoi et comment on en était arrivé là . On a besoin d'être armés, d'avoir des arguments, pour lutter contre tout ce qui a conduit à la situation actuelle. Comme l'élite ne fait pas passer le message, c'est notre travail de le porter jusqu'à la base.
Qu'attendez-vous concrètement de cette initiative?
TKF: Il est crucial que les pays d'Afrique arrivent à l'autosuffisance alimentaire. La mise en place de politiques de subventions en direction des agriculteurs des pays en développement est, dans ce sens, nécessaire. Comment imaginer, avec tous les progrès que la science a accomplis, que des gens travaillent aujourd'hui encore à la houe, à la machette? Avec du matériel plus performant, les agriculteurs africains peuvent y arriver, mais il faut les aider. Cela permettrait aussi d'empêcher que tous les jeunes quittent les campagnes pour les villes, devenues les seuls lieux de réussite sociale.
DA: Concrètement, je n'attends rien. Mais si la France souhaite vraiment contribuer à lutter contre l'actuelle crise alimentaire en Afrique de l'ouest, elle doit immédiatement stopper les négociations en cours des Accords de Partenariat économique (APE) entre l'Afrique et l'Union Européenne (UE) et arrêter l'exportation de produits agricoles européens subventionnés vers l'Afrique en train de mettre en péril la vie de millions d'africains.
Le président sénégalais Abdoulaye Wade, a vertement critiqué la FAO - Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture -, qualifiant l'aide alimentaire de "vaste escroquerie". Le suivez-vous sur ce point?
DA: Quand on est trop pauvres, on ne peut pas se passer de l'aide. On ne peut pas la refuser. Il faut développer une véritable agro-industrie en parallèle, pour ne pas se rendre dépendant. Wade, au moment où il demande aux Sénégalais de se serrer la ceinture, il crée deux nouveaux ministères...
TJF: Les dirigeants africains ont fait des erreurs, malgré les messages de prévention que leur adressaient les organisations internationales, dénonçant les politiques nationales mises en oeuvre. Il est urgent de changer de politique agricole. Et de cesser d'acheter des voitures de fonction à plusieurs milliers d'euros pour les bureaucrates, alors qu'avec cet argent, on pourrait acheter plusieurs tracteurs pour les paysans. Rejeter la faute sur la FAO est une manière pour le président Wade de fuir ses responsabilités. La FAO, les organisations non gouvernementales (ONG) doivent exister. Mais quand je vois Wade se battre contre les APE, je n'ai qu'une chose à lui dire : je serais ravi de lutter à ses côtés.
Vous avez pourtant été, Tiken, déclaré persona non grata après vos déclarations sur son fils*...
TJF: Cette décision a été prise par le ministre de l'Intérieur, Me Ousmane Ngom, certainement pour faire plaisir au chef (le président Wade, ndlr). Je ne regrette pas les propos que j'ai tenus à propos du fils de Wade. La situation au Sénégal est rétrograde par rapport à la démocratie. Je n'ai pas envie de retourner en arrière. Mais si je retourne au Sénégla, la télévision va dire : « Il est venu demander pardon ». Au-delà de cette affaire, je veux dire à Abdoulaye Wade qu'il y a des combats que l'on peut mener ensemble.
L'unité africaine, au moins sur la question alimentaire, est-elle possible?
TJF: Dans les pays occidentaux, les dirigeants ont peur de leur peuple. Quand ils sont à 10, rien ne bouge. J'ai envie de dire aux Africains: personne ne viendra changer l'Afrique. Certes, le chemin est long. L'important est de le commencer. Barack Obama peut être candidat aux élections présidentielles américaines grâce au combat que Martin Luther King a mené il y a quarante ans. Notre combat ne sera peut-être pas gagné de notre vivant, mais il faut tout faire pour que nos petits-enfants puissent vivre mieux.
DA: L'unité est la seule solution. On a les clés pour y arriver. Il faut pousser les peuples à aller vers l'unité, pour obliger les élites à les suivre. N'oublions pas que les pays africains n'ont que 40 ou 50 ans d'indépendance derrière eux. Aujourd'hui, des pays réfléchissent et avancent ensemble, au sein de la CEDEAO par exemple, malgré les pressions. Le seul moyen de s'en sortir des APE et de la crise mondiale, c'est d'avoir une monnaie commune, une politique commune, une armée commune. L'Europe n'a pas commencé à 25, il a bien fallu commencer ; les Etats-Unis ont ajouté les étoiles sur leur drapeau au fur et à mesure d'un processus long et fastidieux. L'unité africaine se réalisera petit à petit.
Dans un précédent album, Tiken dénonçait la Françafrique. Et l'on parle aujourd'hui de la Chinafrique...
TJF: L'occident – la France en particulier - et l'Afrique sont ensemble depuis des années. Plutôt que de chercher de nouveaux partenaires, il faut restaurer la confiance avec l'occident. Ça me paraît très dangereux de se jeter dans les bras de la Chine, dont on a vu ce qu'elle était capable de faire au Darfour. Il faut être très prudent. Adaptons plutôt ce qui peut l'être, en revoyant les contrats qui ont été signés par nos ancêtres, comme Houphouët Boigny.
DA: Le colonialisme n'a jamais cessé. La présence des armées coloniales en est une preuve, elles qui ne sont là que pour protéger les intérêts des colons, de la France en particulier. L'hypocrisie est totale sur le sujet. Nous ne sommes pas pauvres, mais appauvris. L'Afrique n'est pas pauvre, on lui a pris, avec la complicité des élites. Aujourd'hui l'Afrique n'est la chasse gardée de personne. Si les Chinois, les Indiens, les Arabes, veulent venir pour discuter et établir des partenariats gagnant-gagnant, je dis oui. Tout le monde est le bienvenu. La France n'a pas de leçons à donner sur les droits de l'homme. Quand on est les champions des génocides...
L'accusation est lourde!
DA: Mais les exemples nombreux. Ce sont bien des avions « ELF » qui ont bombardé le Congo en 1997. Au Rwanda, l'armée française a été la complice du génocide. Il y a aussi les essais nucléaires...
TJF: Qu'il profite de son mandat pour être sincère avec l'Afrique et encourager la démocratie. Les problématiques de l'immigration dont il parle souvent ont pour origine la situation, très chaude, de l'Afrique, une situation provoquée par des régimes soutenus par la France. Il faut faire tomber les dictatures et donner le pouvoir au peuple.
DA: Je n'ai rien à lui dire ! Il n'a montré que du non respect, du mépris et même du racisme. Heureusement que beaucoup de gens qui se sont sentis insultés en Afrique n'ont pas fait l'amalgame avec les Français. Il ne reflète pas le vrai Français.
Tiken Jah Fakoly et Didier Awadi sont en concert gratuit vendredi 13 juin dans le cadre du Festival 100 Contest à Cergy Pontoise.
* Lors d'un concert à l'Institut culturel français de Dakar en décembre 2007, Tiken Jah Fakoly avait déclaré, à propos du fils du président: "Si vous ne voulez pas qu'il soit questionné par les députés, il ne faut pas le mêler à la gestion du pays. Il faut le laisser au berceau."
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