Kasparov: "Oui, j'ai peur..."
Publié le 21 novembre 2007 à 16h47 par
De passage à Paris pour la promotion de son livre La vie est une partie d'échecs (J.C Lattès), Garry Kasparov s'est exprimé sur le combat politique qu'il mène contre Vladimir Poutine. Virulent, l'ancien champion d'échecs a dénoncé le caractère dictatorial du régime russe. Il a également déploré l'inertie des leaders mondiaux. Et fait part de ses craintes pour sa propre sécurité.

Garry Kasparov n'a qu'un objectif: mettre à bas le régime de Vladimir Poutine. (Reuters)
Quelles sont les forces et les faiblesses du régime de Vladimir Poutine?
Toute dictature a une fin et celle mise en place par Vladimir Poutine touche à sa fin. Il n'a plus rien à offrir à la Russie. On assiste à l'effondrement des infrastructures dans le reste du pays. Un fossé de plus en plus large se creuse entre riches et pauvres. La Russie est frappée par une crise bancaire et une crise politique. Je ne donne pas plus de deux ans avant que ce régime ne tombe.
Rien dans l'action de Vladimir Poutine ne trouve grâce à vos yeux?
Il existe un point positif. Son régime a prouvé que la seule solution pour la Russie du XXIe siècle est l'instauration d'une véritable démocratie libérale... Sans politique saine, il n'y pas de solution aux problèmes de la Russie. Et je peux vous affirmer que le régime Poutine sera reconnu comme le plus corrompu de l'Histoire.
"Nous attendions davantage de Sarkozy"
Votre mouvement, Autre Russie, est un agglomérat de courants divers. N'est-ce pas un frein à votre lisibilité politique?
La coalition de l'Autre Russie réunit tous ceux qui luttent pour le refus de la dictature. Des exemples historiques prouvent que cette raison suffit pour faire tomber des régimes...
Selon vous, la communauté internationale est-elle trop conciliante avec Vladimir Poutine?
Nous attendons des pays les plus puissants du monde qu'ils condamnent publiquement, et j'insiste sur le terme, les atteintes aux droits de l'Homme perpétrées sous la Russie de Poutine. Et c'est parce qu'à l'époque de son accession au pouvoir, les dirigeants du G7 n'ont pas condamné Poutine qu'il a pu par la suite s'engager sans risque dans la mauvaise direction. Sachez que d'ici une dizaine de jours, nous pourrions assister à ce que je qualifie de coup d'Etat, une modification de la Constitution afin que Poutine reste encore au pouvoir. Il est malheureusement trop tard pour que les leaders mondiaux réagissent. Ils doivent pourtant qualifier d'inacceptable toute atteinte à la Constitution du pays.
Que vous a inspiré la récente visite de Nicolas Sarkozy à Moscou?
Nous attendions davantage de lui, surtout qu'il avait parlé de rupture avec la politique étrangère de Jacques Chirac durant la campagne présidentielle. Nous avons fait part de notre déception aux autorités politiques françaises. C'est pour cela qu'elles ne nous ont pas invités lors de notre passage à Paris.
"Gouverner comme Staline, vivre comme Abramovitch"
Selon un sondage, 55% des Russes sont prêts à voter Poutine à l'élection présidentielle même s'il ne se présente pas. Que vous inspire cette étude?
Nous sommes en plein dans la mythologie Poutine. Il explique à tout le monde que grâce à lui, la Russie est redevenue un grand pays. En fait, c'est tout le contraire qui s'est produit. Tous les postes qui permettent à l'Etat d'engranger de l'argent ont été démantelés au profit de certains oligarques. En même temps, Poutine a créé un régime féodal hyper-centralisé fondé sur l'allégeance et la loyauté. Une blague circule chez nous: "Poutine veut gouverner comme Staline, mais veut vivre comme Abramovitch (richissime oligarque, ami de Vladimir Poutine, ndlr)". Tout ceci permet de masquer les véritables aspirations du peuple russe qui veut surtout manger et offrir une bonne éducation à ses enfants. Si la presse russe pouvait, deux semaines tout au plus, recouvrer sa liberté, le régime Poutine tomberait automatiquement...
Concrètement, qu'est-ce qui vous fait penser cela?
Les gens voient bien qu'ils ne profitent pas de la hausse du pétrole, synonyme de manne financière pour la Russie. D'une manière générale, les richesses sont très mal redistribuées. Poutine s'appuie sur un appareil policier répressif pour éviter toute contestation, mais les policiers sont eux-mêmes des gens du peuple. Cette situation ne peut pas durer indéfiniment. Sachez que les cent personnes les plus riches de Russie représentent le double du revenu national du pays!
"Les élections ne sont pas obligatoires pour nous"
Comment abordez-vous le scrutin présidentiel de mars prochain?
Dans mon pays, on ne se bat pas pour gagner des élections, mais bien pour qu'il y ait des élections! Mais les dates du 2 décembre (jour du scrutin législatif, ndlr) ou celui du 2 mars (jour de l'élection présidentielle, ndlr) ne sont pas obligatoires pour nous. C'est notre démarche qui est importante. Je tiens d'ailleurs à signaler que nous ne demandons pas le soutien de l'Ouest (sic), nous demandons juste que les leaders mondiaux ne soutiennent pas Poutine. Chaque fois qu'ils le rencontrent officiellement, ils lui offrent des outils très puissants de propagande.
Etes-vous financièrement soutenu par des fondations américaines, comme ce fut le cas pour les révolutions en Europe de l'Est ces dernières années (Ukraine, Géorgie)?
Non. Absolument pas. D'ailleurs, si c'était le cas, les médias russes s'en donneraient à coeur-joie. Le Kremlin essaie même de faire croire que je possède un passeport américain, ce qui est totalement faux.
La journaliste Anna Politkovskaïa ou l'ex-agent secret Alexandre Litvinenko ont payé de leur vie leur opposition à Poutine. Craignez-vous pour votre propre sécurité?
Oui, j'ai peur pour ma vie et pour celle de ma famille. Mon nom et ma réputation sont toutefois une sécurité pour moi. D'autres dirigeants de l'opposition ne peuvent malheureusement pas en dire autant. C'est notre rôle dans la société russe qui veut ça. Je prends mes précautions: je ne vais jamais au restaurant, sauf si le chef est un ami. Je ne voyage jamais par Aeroflot (la compagnie aérienne nationale russe, ndlr). Si je le fais, j'évite de manger ou de boire par peur d'être empoisonné. Mais vous savez, ce n'est pas la peur qui compte, ce qui est important, c'est de pouvoir la surmonter...
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