Ajax-loader-form

"La menace terroriste est aussi élevée qu'en 2001"

Publié le 11 septembre 2008 à 20h53 par Propos recueillis par Christophe ISRAËL

Louis Caprioli fut le patron de la lutte contre le terrorisme islamiste à la DST de 1998 à 2004. Il est aujourd'hui conseiller du groupe de gestion et d'analyse des risques Geos. Pour leJDD.fr, sept ans après les attentats du 11-Septembre aux Etats-Unis, il fait le point sur la menace terroriste en 2008. Laquelle, si elle s'est déplacée, n'a en rien disparu.

Pour Louis Caprioli, la menace terroriste reste très présente dans les pays occidentaux - DR
Pour Louis Caprioli, la menace terroriste reste très présente dans les pays occidentaux (DR)


Sept ans après le 11-Septembre 2001, comment a évolué la menace terroriste?
Sur le plan géographique, je pense qu'on a affaire à une menace est quasiment planétaire. A l'exception de l'Amérique latine et d'une partie de l'Afrique, les réseaux sont implantés sur l'ensemble des continents. Par rapport à 2001, la nouveauté est l'abandon des camps d'Afghanistan. On a observé l'apparition des filières irakiennes, qui étaient souvent des filières sans retour. Les gens partaient et se faisaient exploser là-bas. Puis, l'attrait pour le combat en Irak s'étiolant avec la résurgence des combats internes entre musulmans, l'intérêt s'est déplacé vers le Pakistan et le Nord-Waziristan où existent de véritables sanctuaires. On peut craindre que dans ces endroits, non pas des milliers ou des centaines, mais quelques dizaines d'éléments soient formés, éléments moteurs pour la création de nouveaux réseaux en Europe occidentale. Ils y ont du temps pour apprendre à manipuler les armes, à communiquer par Internet, à maîtriser les techniques de contre-filature.

Quel est la situation en Europe plus précisément?
Où que ce soit, il n'y a pas de génération spontanée sans lien avec la mouvance d'al-Qaïda. Tous les réseaux démantelés en Europe (Angleterre, Allemagne, Danemark...) avaient un lien direct avec l'Afghanistan ou le Pakistan. En France, les séries d'arrestations réalisées depuis quelques années ont montré les connexions avec al-Qaïda Maghreb islamique ou avec l'Ouzbékistan. Pour moi, le phénomène le plus important à prendre en considération est l'arrestation en janvier 2008 à Barcelone de 14 Pakistanais, qui avaient des projets d'attentats sur l'Europe occidentale. Là, c'est une projection de l'organisation, pas des gens installés voire possédant la nationalité ou originaires du pays dans lequel ils voulaient frapper.

"La France, comme l'Europe, est une cible prioritaire"

Le risque d'attentats est-il toujours élevé?
Pour moi, la menace est aussi élevée que celle que l'on avait avant 2001. Aucun des éléments qui donnaient à penser que le terrorisme allait disparaître n'a disparu. Le changement majeur est le déplacement des foyers islamistes de l'Afghanistan vers le Pakistan, dans une zone de non-droit où l'armée pakistanaise ne met pas les pieds.

La France est-elle une cible privilégiée?
Je m'en tiens au discours des responsables d'al-Qaïda qui ne cessent de désigner la France en permanence. Pour l'instant, ils n'ont peut-être pas eu la capacité ou la possibilité de projeter des cellules en Europe et en France. Mais quand on assassine un ingénieur français ou qu'on essaye d'enlever des cadres d'entreprises françaises, c'est bien l'expression d'une volonté de porter atteinte aux intérêts de la France.

Et sur le sol français plus précisément?
Nous sommes, comme l'Europe en général, une cible prioritaire du fait des liens avec l'Algérie et parce que nous sommes en Afghanistan, au Liban. Al-Qaida Maghreb islamique ayant décidé d'internationaliser son combat, je pense qu'il faut tenir compte de ces menaces et que le risque est permanent. Le seul élément qui me laisse penser qu'on ne risque rien est le fait que l'on a pas eu d'attentats depuis le 3 décembre 1996. Mais un paquet d'autres ont été évités...

Cinq personnes ont d'ailleurs été arrêtées aujourd'hui à Rennes...
Ces arrestations interviennent d'ailleurs à point nommé... Quoi qu'il en soit, les arrestations ont un effet de déstabilisation, qui perturbe en permanence les réseaux. Sur l'ensemble des personnes qui ont été arrêtés, toutes ne sont pas impliquées dans des "méga" projets terroristes. Ce sont des réseaux de soutien, de recrutement... Mais à partir du moment où on est en permanence pro-actif, c'est inquiétant pour les réseaux.

"De nombreux individus ont été radicalisés par leur passage en prison"

D'après Michèle Alliot-Marie, les islamistes "se recrutent dans les prisons françaises". Vous confirmez?
Dans le milieu carcéral se retrouvent des gens enfermés pour terrorisme et des prisonniers de droit commun. C'est un phénomène connu, loin d'être nouveau, mais difficilement évitable du fait de la surpopulation carcérale! En septembre 2005, la DST a arrêté Safé Bourrada, qui avait été condamné à dix ans en 1995 pour terrorisme. A sa sortie de prison en 2003, son réseau, recruté en détention, est totalement constitué et devient opérationnel. De même, Ouassini Cherifi, arrêté en 2000 pour trafic de faux passeports, sort en 2004 avec un réseau dans de délinquants, qui commettent ensuite des attaques pour se financer. De nombreux individus ont été radicalisés par leur passage en prison. En basculant dans l'islamisme - pour des raisons idéologiques et doctrinales-, ils apportent leur savoir-faire: braqueurs, trafiquants de voitures volées, escrocs... Certains sont aussi utilisés comme émissaires ou sont destinés à être sacrifié.

Les mosquées ne sont plus un foyer de recrutement?
L'image que l'on avait des années 90-92, avec les recrutements dans des mosquées radicalisées, tout cela est terminée. On ne trouve plus d'imam qui tienne un discours radical. Même chose dans les quartiers, grâce au quadrillage effectué par les services de police et la DCRI sur l'ensemble du territoire.

Quels changements avez-vous repérés dans l'évolution de la structure et du fonctionnement des réseaux islamistes?
Autre temps, autres lieux. Autrefois, les réseaux avaient tous des connexions avec le "Londonistan" et Abou Qutada, Abou Hamza... Les militants se retrouvaient en Afghanistan dans les camps de formation et, s'ils agissaient indépendamment, se connaissaient tous. Avec la disparition de cette zone afghane, c'est différent. Les réseaux qui ont surgi l'ont fait sur de nouveaux critères: Internet, le critère ethnique (la filière ethnique pakistanaise), professionnelle (le réseau des médecins). Les terroristes s'adaptent à la fois à la pression des services de sécurité et à la distance par rapport au réseau–mère d'al-Qaïda, et tirent profit de certaines situations, comme cette zone de non-droit au Pakistan. Tous inscrivent leurs actions dans une leurs démarche internationale de djihad.

"La théorie du complot, ça me fait vomir"

La réorganisation des services de renseignement - avec la création de la DCRI (direction centrale du renseignement intérieur) -, et les moyens qui leurs sont accordés permettent-ils une lutte anti-terroriste efficace?
Incontestablement, la DCRI (née de la fusion de la DST et des RG en juillet dernier), si elle ne sera peut-être pas opérationnelle au maximum immédiatement, est la meilleure des réponses, en France, à la menace terroriste. Sur le plan législatif la France s'est doté de lois antiterroristes performantes, qui donnent la possibilité de faire de la prévention. Neutraliser un réseau est certes moins spectaculaire et moins médiatique que d'arrêter les auteurs d'un attentat, mais c'est à moins sens parfait d'agir avant que l'attentat ne soit commis. Les lois Sarkozy ont été critiquées abondamment. Pourtant, la vidéosurveillance ou l'accès aux données des fournisseurs d'accès (FAI) ne participent pas seulement au renseignement et à la prévention, mais aussi à l'enquête.

N'y a-t-il pas un risque de dérives, notamment avec des fichiers comme Cristina?
J'ai découvert ce nom récemment... Je n'ai pas vu, en 34 ans à la DST, d'abus en matière de fichage. Un nom seul n'est rien. Le fichage n'a d'intérêt que si vous avez des éléments sur les renseignements: à quelle date ont-ils été obtenus, , auprès de qui, dans quelles circonstances, et surtout.... que contiennent-ils d'intéressant pour l'objet étudié, en l'occurrence le projet terroriste. La CNIL vérifie la pertinence de la présence d'un nom dans un fichier, mais ce qui compte vraiment, c'est ce qu'on trouve derrière le nom. L'orientation sexuelle ou les maladies n'ont jamais été des données de bases collectées pour étayer les dossiers.

Que vous inspirent les versions qui remettent en cause la thèse de l'attentat du 11-Septembre et la piste d'al-Qaïda?
La théorie du complot, ça me fait vomir. Pour moi, des attentats ont été commis par le gropue Atta, et tout le reste, la manipulation des photos, tout ça, c'est de la fumisterie. Tous les gens qui soutiennent cette théorie sont des malades.

Malgré les efforts déployés, comment expliquer que Ben Laden courre toujours?
Les taliban d'Afghanistan comme du Pakistan sont des pachtouns, qui ont un code d'honneur, le Pachtounwali. Quand on a décidé d'accueillir et d'aider quelqu'un, on ne peut pas le trahir. Ils ont accepté la destruction de leur Etat islamique, l'Afghanistan, plutôt que de livrer Ben Laden aux Américains. Ils sont réfugiés dans leur zone d'origine historique, le Nord-Waziristan, où il ne sera jamais trahi. Sheik Mohamed a été arrêté quand il est sorti de cette zone. Dire que Ben Laden libre sert les intérêts des Américains, pour attaquer l'Irak ou l'Afghanistan est faux. Les taliban ont un projet, celui de reconquérir l'Afghanistan, et de travailler avec des gens de la mouvance de Ben Laden.


Il n'y a pas de commentaires pour le moment.

Écrire un commentaire

Copyright ©2008 Newsweb. Tous droits réservés.