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"Une catastrophe diplomatique pour la Russie"

Publié le 21 août 2008 à 17h37 par Propos recueillis par Marianne ENAULT

En dépit du plan de paix signé par la Géorgie et la Russie, les troupes russes sont toujours présentes sur le territoire géorgien. Le Kremlin reste sourd aux appels de la communauté internationale. Intérêt stratégique, politique ou économique... quelle est la véritable motivation de Moscou? Depuis Tbilissi, Thornike Gordadze, directeur de l'Observatoire du Caucase, a répondu aux questions du JDD.fr.

Les troupes russes tiennent de nombreux checkpoints sur le territoire géorgien, comme ici à Gori. - Reuters
Les troupes russes tiennent de nombreux checkpoints sur le territoire géorgien, comme ici à Gori. (Reuters)


Des informations contradictoires circulent sur le retrait des troupes russes. Vous êtes à Tbilissi. Qu'en est-il?
Pour l'instant, les troupes russes ne se sont pas retirées. Il y a plusieurs mouvements de soldats destinés à embrouiller les observateurs. Mais les troupes qui quittent certaines zones sont aussitôt remplacées par d'autres soldats. Les militaires russes occupent encore toute une zone de la Géorgie occidentale, à la frontière avec l'Abkhazie. Ils occupent le port de Poti. Des ponts ont été détruits. Leur but est de contrôler l'autoroute centrale qui relie la Géorgie occidentale à la Géorgie de l'Est. Cela rend difficile l'approvisionnement de la capitale.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a dit jeudi que ses troupes allaient se retirer, mais que 500 soldats resteraient présents dans une zone de sécurité en territoire géorgien au nom des "mesures additionnelles de sécurité" prévues dans le plan Sarkozy...
Les Russes sont les seuls à connaître la limite de cette zone de sécurité. Le plan prévoit le retrait des forces géorgiennes et russes sur leurs positions antérieures au conflit. Dans une lettre envoyée au président Medvedev, Nicolas Sarkozy précise ce que doivent être ces "mesures additionnelles de sécurité". Aucune route principale et aucune ville importante ne doit faire partie d'une quelconque zone de sécurité. Et puis, Lavrov parle de 500 soldats mais actuellement, ce sont plusieurs milliers de militaires russes qui sont sur le territoire géorgien.

En dépit des appels répétés de la communauté internationale, Moscou ne rappelle pas ses troupes. Pourquoi?
C'est une attitude classique de la Russie. En allant au-delà de l'Ossétie du Sud dans les premiers jours du conflit, Moscou a franchi la ligne rouge. Par cette action, les Russes ont compromis leurs relations avec les autres Etats. Leur réputation est déjà entamée. Dans ces conditions, pourquoi reculer?

"Il faut des sanctions"

Les Russes agissent-ils par intérêt économique, stratégique ou politique?
Plusieurs raisons expliquent l'attitude de la Russie. La raison stratégique, d'abord. En contrôlant les ponts et les autoroutes, la Russie contrôle le pays. Elle a gagné la guerre. Se retirer se serait renoncer à la victoire militaire. Or, pour la Russie, cette victoire vient confirmer son statut de grande puissance. C'est un message adressé au monde entier. Du point de vue économique, la Russie ne gagne pas grand-chose. Sauf si on pense à moyen et long terme. Elle peut ainsi faire capoter tous les projets en cours, visant à transférer les hydrocarbures de la Mer caspienne vers l'Europe, via la Géorgie. Cela renforcerait son emprise sur les livraisons de gaz et de pétrole pour l'Europe. Elle obtiendrait le monopole.

Cette dépendance énergétique de l'Europe a-t-elle compromis la médiation de l'UE?
La médiation européenne n'a pas marché. Elle était censée résoudre le problème de l'occupation des troupes russes. Ce n'est pas du tout le cas. C'est un échec. Cela dit, la médiation n'est pas terminée. L'UE a décidé d'envoyer une force de paix. Elle a par ailleurs reconnu l'intégrité territoriale de la Géorgie, ce qui est un signal fort. Mais maintenant, il faut des sanctions.

Comment sanctionner un pays qui dispose du droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies?
Il faut prendre des sanctions en dehors des Nations unies. L'UE peut prendre des sanctions économiques, en gelant, par exemple, les avoirs de la Russie. Mais il faut voir si l'UE est prête à passer à l'étape supérieure. Pour l'instant, elle laisse la porte ouverte à la Russie, en lui laissant la possibilité de se retirer. Si les troupes russes restent et que l'UE ne bouge pas, cela revient à lâcher le Caucase. Ce qui représente des risques pour l'Ukraine, la Pologne et les Pays baltes. Il s'agit d'un moment très important pour la sécurité européenne.

"La Russie a intérêt à vendre son énergie"

Comment l'UE peut-elle prendre ce type de sanctions sans mettre en péril son approvisionnement énergétique? La Russie dispose d'un grand atout...
Oui, mais la Russie a intérêt à vendre son énergie à l'Europe, qui est son meilleur client au monde. Depuis deux ou trois ans, la prospérité de la Russie est liée aux prix des hydrocarbures. Si demain, elle arrête de vendre à l'Europe, cela lui posera de graves problèmes économiques. Et ce d'autant plus que le gazoduc vers la Chine n'est pas encore terminé.

L'Ossétie du Sud et l'Abkhazie demandent à Moscou de reconnaître leur indépendance. La Russie, qui a toujours refusé, l'envisage aujourd'hui. Pourquoi?
Durant des années, la Russie s'est méfiée de la réaction de la communauté internationale si elle venait à reconnaître ces indépendances. Aujourd'hui, elle a déjà franchi la ligne rouge et n'a plus peur de cette réaction. En revanche, Moscou craint toujours qu'une telle reconnaissance n'ait des conséquences sur sa propre stabilité, car les tendances séparatistes sont fortes en Russie. Sur ce point, la position russe est ambigüe. Elle a par exemple défendu le respect de l'intégrité territoriale serbe au moment de l'indépendance du Kosovo. Elle renoncerait donc au principe qu'elle défendait il y a quelques mois. C'est incompréhensible.

En intervenant en Géorgie, la Russie pensait retrouver un peu de son influence dans le Caucase et annihiler les velléités pro-occidentales de Tbilissi. Mais la Géorgie s'est rapprochée des Etats-Unis et de l'Otan. La Russie n'a-t-elle pas atteint le contraire de son objectif?
Pour l'instant, l'adhésion de la Géorgie à l'Otan n'est pas encore acquise. Mais la crise a donné un coup d'accélérateur. Il faut tenir jusqu'au sommet des chefs d'Etats de décembre. Mais une chose est sûre, à long terme, cette crise est une catastrophe diplomatique pour la Russie. Et ce, même si l'Europe a, par rapport aux Etats-Unis, une position moins radicale face à Moscou. Aujourd'hui, toutes les chancelleries européennes pensent à reconsidérer leurs relations avec la Russie.

Thornike Gordadze est Directeur de l'Observatoire du Caucase à l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes.

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