"N'achetez pas des espèces menacées"
Publié le 22 juin 2008 à 18h00 par
Philippe Cury, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement, a écrit avec le journaliste Yves Miserey Une mer sans poissons. Dans cette enquête très documentée, il dresse un état des lieux de la surpêche. Le constat est terrible: "En pêchant toujours plus loin, l'homme est en train de transformer les océans du globe en désert liquide."

La décision de Bruxelles a provoqué la colère des thoniers européens. (Reuters)
La Commission européenne a décidé d'arrêter prématurément la pêche au thon rouge en Méditerranée. Comprenez-vous cette décision?
Il y avait urgence car nous sommes dans une situation de surexploitation explosive. Mais c'est la première fois que Bruxelles durcit le ton ainsi en mettant en avant le principe de précaution. Les autres années, on dépassait largement les quotas. Il faut croire que les mises en garde répétées des scientifiques et des ONG comme Greenpeace ou WWF ont porté leur fruit. D'après les experts, il faudrait se contenter de pêcher 15.000 tonnes par an pour ne pas surexploiter les stocks de thon rouge. Or les quotas européens s'élèvent à 45 000 tonnes. Il faut aussi prendre en compte la pêche illégale et souligner que certains pays, comme la Libye, échappent aux recommandations internationales et demeurent hors quotas.
Les pêcheurs ne comprennent pas cette fermeture anticipée. Ils disent voir de nombreux bancs de thons autour de leurs bateaux...
Si les pêcheurs voient beaucoup de poisson, c'est parce qu'à cette époque de l'année, ces derniers se regroupent sur leurs lieux de ponte. Le thon rouge est bête et discipliné: comme les saumons, il pond toujours au même endroit. Le problème de la surexploitation du thon rouge est invisible et silencieux. Mais une fois que les stocks se seront effondrés, il sera trop tard. C'est très compliqué de ressusciter un animal sauvage.
"Sans concertation, c'est le conflit"
Les pêcheurs disent que les quotas n'avaient pas été atteints au moment de la fermeture de la pêche. L'appareil de contrôle européen est-il fiable?
Si la surexploitation du thon rouge est certaine, les statistiques peuvent être améliorées. Pour cela, il faudrait que les déclarations des pêcheurs cessent d'être sous-estimées. Il faudrait également que la Commission mette en place une évaluation poussée et répétée dans le temps.
Vous prônez le dialogue entre les différents acteurs (pêcheurs, scientifiques, politiques) pour gérer cette crise écologique majeure...
Sans concertation, c'est le conflit. En ce moment, le moindre à -coup économique provoque des crises graves. Et si rien n'est fait pour réconcilier exploitation et conservation, les conflits dans le monde de la pêche vont se multiplier. Pour assurer un avenir à moyen et long terme à la pêche, il faut convaincre les pêcheurs, les scientifiques et les politiques, qui vivent dans des mondes étanches, de travailler ensemble. Lors d'un voyage en Afrique du Sud, j'ai pu constater que les quotas y étaient discutés en profondeur, au sein même des partis politiques. Tout le monde prend part au débat. On explique soigneusement aux pêcheurs à quoi servent les quotas et en cas d'arrêt de la pêche, des arguments détaillés leur sont fournis.
Il peut consulter les petits guides des espèces en danger (notamment celui édité par WWF) qui lui permettront d'éviter d'acheter les espèces victimes de surpêche. Dans l'avenir, le consommateur va devoir apprendre à acheter un peu plus avec son coeur et sa tête et un peu moins avec son estomac.
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