Un crime en héritage
Publié le 25 septembre 2008 à 12h00 par Jean-Pierre VERGÈs
Grâce aux progrès de la recherche scientifique, notamment en matière d'ADN, des parents de victimes assassinées demandent la réouverture de vieilles enquêtes criminelles. Un phénomène qui, à l'image de ce qui se passe aux Etats-Unis, pourrait prendre de l'ampleur en France. Même si les chances de parvenir à un résultat concret restent souvent aléatoires.

La police scientifique représente l'espoir pour les familles de victimes. (Reuters)
Elle ne se prend pas pour Lisbeth Salander, l'un des héros de Millenium, mais reconnaît que ce polar à succès a influencé son étrange enquête. Directrice commerciale à Paris dans le monde du luxe, Cécilia Bonnor, 34 ans, n'imaginait pas un jour partir à la recherche du meurtrier de Jeanne, sa grand-mère, sa "seconde maman" comme elle dit, lardée de quinze coups de couteau dans son appartement de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) le 25 juin 1982, alors qu'elle avait 60 ans. Fin juillet, Cécilia a écrit au parquet de la ville pour lui demander d'exhumer ce dossier criminel d'un autre âge. "Michèle Alliot-Marie, la ministre de l'Intérieur, dit qu'il faut utiliser l'ADN pour le moindre larcin. Et des empreintes génétiques ont bien été recherchées sur le scooter volé du fils de Nicolas Sarkozy, se justifie-t-elle. Pourquoi ne pas utiliser aujourd'hui les moyens que nous n'avons pas eu à l'époque?"
Une demande d'autant plus fondée que l'enquête a été, selon elle, bâclée. "Ma tante, qui a été la dernière à la voir vivante, n'a même pas été interrogée par les policiers", certifie Cécilia Bonnor, qui n'a trouvé que des "brèves" sur ce crime dans les Ouest France de l'époque. Si elle a vainement cherché dans l'annuaire les coordonnées de l'ex-directeur d'enquête, elle a surtout interrogé sa propre famille qui les avait tenus, son frère et elle, alors âgée de 8 ans, à distance de ce meurtre traumatisant. "Prudente, ma grand-mère avait une porte blindée avec un oeilleton, rappelle-t-elle. Elle devait sans doute connaître son meurtrier." Ce dernier n'a rien dérobé dans son appartement situé dans une belle résidence nazairienne.
"J'irai jusqu'au bout"
Des traces de sang prélevées sur la tapisserie et dans la cage d'escalier ont permis d'isoler un groupe sanguin suspect, différent de celui de la victime, étendue près de son téléphone. Vivant de ses rentes, rivée à sa radio pour suivre l'évolution de la Bourse, Jeanne Bonnor prêtait de l'argent. Un créancier en voulait-il à cette femme importunée peu avant son meurtre par des appels téléphoniques anonymes? "Cette affaire a toujours été un secret de famille et en reparler n'a pas été facile", avoue sa petite-fille qui a appris récemment que le dossier judiciaire avait été détruit. "Je vais contacter un avocat et voir malgré tout s'il n'y a pas une alternative, assure-t-elle. J'irai jusqu'au bout, car nous avons envers elle un devoir de mémoire."
Comme elle, d'autres parents de victimes assassinées ou disparues demandent aujourd'hui un nouvel examen de ces énigmes qui ont parfois empoisonné les relations familiales. "Avec les médias, les séries télé, les films et les polars, le public est parfois mieux informé des nouvelles techniques d'enquête que certains policiers", assure Corinne Herrmann (*), criminologue au cabinet de Me Didier Seban. "Et aujourd'hui, le droit des victimes permet de poser des questions directement aux experts, voire de compléter les demandes des juges d'instruction."
Les progrès de la recherche d'ADN suspects à partir de prélèvements de plus en plus petits, anciens et dégradés, et la création en 1998 du Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), ouvrent de nouvelles pistes. Ainsi, en juillet 2005, la fille d'une octogénaire étranglée dans son pavillon d'Ormesson (Val-de-Marne) dix ans plus tôt a écrit au garde des Sceaux pour demander la comparaison d'un ADN suspect retrouvé sur la scène de crime avec les 700 000 échantillons contenus dans cet outil informatique. Ce qui a permis de confondre un petit délinquant local, mis en examen et écroué voilà deux semaines.
Deux poids, deux mesures?
La démarche se répand dans tous les types de dossiers, du plus obscur au plus médiatisé, comme l'affaire Grégory. "Attention, on peut parfois trouver des ADN suspects appartenant à des enquêteurs ou aux services de secours qui ne seront jamais identifiés", prévient Jean-Paul Moisan, le patron de l'Institut génétique Nantes-Atlantique, qui prédit une hausse des demandes émanant de particuliers comme cela se fait aux Etats-Unis. "Pour les affaires médiatiques, les juges disent avoir de l'argent pour faire toutes les expertises, tempère Corinne Herrmann, mais pour les cas moins connus ils nous opposent parfois des considérations budgétaires."
La perte de procédures ou de scellés judiciaires, qui peuvent être légalement détruits au bout de dix ans, ou encore des traces biologiques mal conservées, mettent parfois fin aux espoirs des proches de victimes. La prescription (dix ans également) des affaires criminelles peut aussi interdire la réouverture de ces "cold cases". Pourtant, certains parquets audacieux relancent des enquêtes et mettent même en perspective des dossiers anciens. Ainsi, en Isère, la cellule "Mineurs 38" de la gendarmerie enquête sur une dizaine de meurtres et de disparitions d'enfants survenus entre 1983 et 1996. Des affaires regroupées à l'initiative de Ferouze Bendouiou qui a découvert que la justice avait négligé la disparition de sa soeur Charazed, 10 ans, en 1987. Il espère aujourd'hui encore l'arrestation de son meurtrier.
(*) Un tueur peut en cacher un autre, Stock, 21,50 euros.
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